Au courant des dernières années, de nombreuses initiatives de sensibilisation et d’éducation sur les changements climatiques (CC) ont été financées. Pourtant, les gestes contribuant le plus à la lutte aux CC tardent à s’implanter au Québec.1 Que se passe-t-il?
Eh bien, au final, il y a effectivement eu un point tournant durant le voyage qui a changé ma trajectoire. J’étais dans un train dans le sud de la France. Je regardais les paysages magnifiques en lisant Mal de Terre d’Hubert Reeves. Ça m’a fait vivre deux états d’esprit complètement contradictoires : un d’expansion et de beauté et un autre de vertige et d’anxiété. Mon corps s’en rappelle comme si c’était hier. J’aurai compris plus tard qu’il s’agissant de ma première crise d’écoanxiété. Un déclic qui m’aura menée à mon engagement environnemental.
Quand je suis revenue au Québec, j’étais dépassée. Je ne savais plus quoi manger ni comment m’habiller. Tout détruisait la planète. Grosse crise existentielle. Heureusement, j’ai aménagé avec deux merveilleuses colocs écolos. Une hippie qui écoutait de la musique du monde et une autre zen qui peignait les dimanches matins. Deux étudiantes d’UQAM qui accotaient mon intensité et qui étaient hyper engagées. Je les ai vite aimées d’amour. Elles m’ont propulsée dans l’univers de l’écologie et du militantisme.
Comme bien de nouv·eaux·elles écolos, j’ai commencé à critiquer ma famille sur leur façon de vivre et de consommer. Tout était tout croche. Rien n’avait d’allure. C’était simple, il ne me restait qu’une chose à faire : les informer de leur impact pour les sensibiliser. Avec des faits et des chiffres, ils allaient bien finir par changer.
Mon taux de succès a été de … 13% je dirais. Ma mère a quand même entrepris quelques actions vertes et mon père a fini par acheter une voiture électrique. Aujourd’hui, je ris encore de cette naïveté et j’ai abandonné cette stratégie éducative depuis longtemps.
L’illusion des chiffres et de la raison
Pourquoi cette anecdote? Parce que je trouve qu’on est encore dans l’illusion que c’est en éduquant les gens qu’ils vont finir par changer. L’éducation est une condition nécessaire, mais absolument non suffisante pour changer les comportements.
D’ailleurs, j’ai comme hypothèse que ce sont les gens DÉJÀ engagés dans l’action qui vont aimer les stratégies de type Information, sensibilisation et éducation (ISÉ). Pour expliquer mon point, je dois vous parler de Bamberg.
Sebastien Bamberg est un chercheur qui a transformé le populaire modèle transthéorique de Prochaska & Di Clemente pour l’adapter à l’action environnementale. Ces modèles expliquent qu’il y a des stades de progression entre la prise de décision et le passage à l’action volontaire. Et les facteurs qui influencent ces étapes varient considérablement à chaque stade.

Image 1 : Le modèle des stades de changement de comportement auto-régulé de Sebastien Bamberg (Stage model of self-regulated behavioral change)
Ça veut dire qu’on doit déterminer à quel stade se trouve notre public cible pour adapter nos stratégies d’intervention.
Maintenant, je vous invite à porter une attention particulière aux facteurs qui pourraient être considérés comme des interventions ISÉ dans le modèle de Bamberg.
Où sont-ils principalement situés selon vous ?
Selon ma réflexion, ils se situent principalement au niveau de l’étape d’action, dans les variables de planification cognitive ou de planification de l’action. Je vous donne deux exemples concrets.
Exemple #1 : Interventions pour le stade d’action
Avec les épisodes fréquents de feux de forêt et de médiocre qualité de l’air, une mère de famille s’inquiète pour l’avenir de ses enfants et reconnait l’impact anthropique de ces événements. Elle veut en faire plus pour réduire son impact climatique (le comportement auto-régulé ou volontaire). Elle a cependant besoin de simplicité dans sa vie chargée entre le boulot et la famille. Elle va donc chercher ce qu’elle peut faire, à son échelle et selon sa réalité.
Cette femme est fort probablement au stade d’action et risque de chercher de l’information sur l’empreinte carbone des ménages pour planifier son changement d’habitudes par des gestes qui sont réalistes selon son mode de vie (planification cognitive et planification d’action). Elle va fort probablement analyser les actions réalistes pour sa famille qui ont des impacts modérés. Les gestes à impact élevé (ex : se déplacer quotidiennement en transport en commun au lieu de prendre l’auto) sont possiblement trop contraignants pour elle. Il faudra alors l’encourager dans ses actions tout en bâtissant son identité écolo. La création de son identité écolo l’incitera à en faire plus. Plusieurs autres interventions pourront aussi consolider son changement de comportement.
Exemple #2 : Interventions pour le stade prédécisionnel
Un jeune adulte étudiant à l’université croit à l’origine anthropique des changements climatiques. Or, il voit peu de changement autour de lui et ne croit pas que ça va changer. Par ailleurs, il ne voit pas pourquoi il ferait plus d’effort que les autres. Cet étudiant est au stade prédécisionnel car son attitude est plutôt en défaveur de l’action climatique. Son sentiment d’efficacité personnel (perceived behavioural control) est aussi faible. Il est pris dans ses biais cognitifs et n’est pas encore prêt à passer à l’action.
Cet étudiant risque d’utiliser un raisonnement motivé2 peu importe les chiffres et preuves qu’on lui présente. Il y a plus intérêt à miser sur les normes sociales que de miser sur des stratégies éducatives. Ça veut dire lui faire voir que de plus en plus de gens passent à l’action. Une fois qu’il verra que les personnes qui comptent pour lui posent des gestes, il y a plus de chance qu’il avance au stade de pré-action. À ce moment, on pourra lui faire voir qu’il a plus de contrôle sur la situation (perceived behavioural control) qu’il ne le pense. On pourra aussi l’encapaciter par des formes de facilitation de tout genre (tutoriels, histoires inspirantes, coaching, défis, activités collectives ludiques, etc.). La stratégie éducative arrive donc bien loin dans son cheminement.
On pourrait débattre ensemble sur les variables de départ qui pourraient être du registre de stratégies ISÉ dans l’étape prédécisionnelle, telles que notre perception des conséquences négatives de nos propres comportement ou la perception de notre responsabilité face à ces conséquences négatives. Mais ces facteurs sont vite influencés par les mécanismes de défense2 pour ne pas prendre responsabilité (comme les biais cognitifs qui mènent souvent au déni, au raisonnement motivé et ultimement au refus de prise de responsabilité).
Alors on fait quoi?
Eh bien, on élargit nos interventions pour inclure un maximum de stratégies d’influence et d’encapacitation selon le stade du public visé tout en comprenant leurs limites en changement de comportement. Et surtout, on n’essaie pas de changer toute la population avec les mêmes stratégies.
Concrètement, ça veut dire quoi?
Je reviens avec l’idée d’inciter mes parents à passer à l’action environnementale. J’aurais probablement plus d’influence si je reconnaissais leur bon coup environnemental — même si certains pouvaient apparaitre comme un coup d’épée dans l’eau pour les gens du milieu. Et j’aurais assurément plus d’écoute, de réciprocité et de soutien si je leur offrais plus souvent de l’empathie. Une fois que je les aurais vraiment écoutés sans jugement, je pourrais m’amener en parlant de mes craintes pour le futur de ma fille. Et ça, ils n’en sont pas insensibles.
« Ok, fine. Mais quelles sont les interventions possibles en changement de comportement? Ça me décourage, ça a l’air compliqué et éparpillé. »
Oui, je sais. Quand j’ai commencé mes lectures dans cet univers, je trouvais que ça allait dans tous les sens. Et c’était le cas il y a une dizaine d’années. Maintenant, on a la chance de pouvoir s’appuyer sur des cadres théoriques structurants qui montrent une vue d’ensemble des possibilités pour arriver à un bon plan de match en changement de comportement.
Je vous présente justement mon cadre théorique préféré dans le prochain article La roue du changement de comportement .
Ça vous dit d’explorer ce cadre pour mieux comprendre comment se déroule mon accompagnement?
Ressources
- Baromètre de l’action climatique 2024 ↩︎
- « Le raisonnement motivé (motivated reasoning) est une tendance cognitive à rechercher des raisons justifiant les conclusions auxquelles on souhaite croire ; on dirigerait notre attention vers ce qui invalide la position adverse et vers ce qui soutient la nôtre. Il y aurait une base émotionnelle à ce biais : agir ainsi permettrait de garantir la consonance cognitive (une forme de cohérence personnelle) et de réduire la dissonance (le fait d’avoir des croyances contradictoires).» Extrait tiré du site Shortcogs expliquant les heuristiques et les biais cognitifs. ↩︎
